Dernière mise à jour :  10 décembre 2017

(1670-1724) Implantation

FRANÇOIS FRIGON dit L'ESPAGNOL

 

François est arrivé au Canada vers 1665, âgé d’environ 16 ans, si on se fie à l’acte de décès qui lui donne 75 ans au décès, en mai 17241. Au recensement de 1666-1667, il est enregistré dans le « district des Trois-Rivières » comme domestique2 de Michel Peltier sieur de Laprade sous le nom de François Frigon. On ne précise pas s’il est un engagé « trente-six mois ». On présume qu’il l’est. Jean-Talon demande de refaire le recensement et en 1667, François est enregistré sous le nom de Lespagnol3. Sa fonction n’est pas mentionnée. Dans le premier recensement, on le dit âgé de 18 ans et dans le second, de 17 ans.

 

En janvier 1667, François est encore au service de Peltier puisque lors de son témoignage du 29 janvier contre le trafiquant d’alcool Gamelain, il déclare que le 1er janvier il est allé « … quérir de la viande pour le Sieur de la Prade son maistre dans la rivière Ste Anne qu’un sauvage nommé Atikoanich luy avoit donnée… »4.

 

En mai 1667, il semble avoir complété ses trois ans d’engagement, si tant est qu’il était engagé « trente-six mois », puisqu’il signe le 24 un contrat d’arrentementde la concession que Jean Cusson possède à Batiscan. Il n’habite vraisemblablement plus chez Peltier puisqu’il s’agit d’une location à perpétuité de la terre et des bâtiments. Location sans option d’achat. François s’engage à payer 6 minots de « bled français bon et valable » à Cusson une fois l’an, à Noël, et livrés à sa maison du Cap-de-la-Madeleine. Cusson échange dès le 27 décembre suivant cette terre avec celle que Pierre Guillet dit Lajeunesse possède au Cap-de-la-Madeleine. Le 8 janvier 1668, François remet la propriété à Pierre Guillet qui met « ledit Frigon dans les mêmes droits qu’il pouvait avoir du marché fait avec le sieur Jean Cusson ». 

 

On en conclut que François peut continuer à occuper la maison comme locataire et on présume que c’est à ce moment qu’il choisit une terre au nord-est de la rivière Batiscan, en commence le défrichement et y construit une cabane en attendant d’obtenir une reconnaissance officielle du seigneur du lieu. En effet, quand cette terre lui sera concédée officiellement par les Jésuites, le 3 juillet 1671, le contrat stipule qu’il y habite depuis quelque temps puisqu’on y lit : « … et vu le pouvoir qu'il en a du reverend pere francois Lemercier superieur de touttes les missions de ce pays de donner des contracts a tous ceux qui ont des habitations en la dicte Seigneurie et le dict reverend pere richard donne et concede par les presentes a francois frigon… ».

 

Avec cette concession, François devient censitaire du seigneur de Batiscan, les Pères jésuites. Il peut maintenant porter le qualificatif d’« habitant ». Il s’établit à son compte et sera moins occupé à travailler pour d’autres (ensemencement, pieux) comme c’est le cas depuis qu’il est arrivé en Nouvelle France.

 

Les années passent en alternance entre les travaux sur sa ferme, des contrats comme la garde des bestiaux de Jean LeMoyne et certainement des échanges de viande d’orignal, de fourrures et autres marchandises avec les Amérindiens. Le 24 octobre 1678, il signe un contrat de location de deux bœufs pour quatre ans. Ce qui l’aidera grandement à labourer sa terre et à continuer à la défricher.

 

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MARIE-CLAUDE CHAMOIS

 

Selon Sylvio Dumas, à leur arrivée, les Filles du Roy étaient réparties entre Québec (70 %), Trois-Rivières (12 %) et Montréal (18 %)6. Nous n’avons pas d’information sur les critères de répartition entre les trois agglomérations. Marie-Claude arrive à Québec en juillet 16707. La traversée de deux mois a été pénible et toutes les filles du voyage sont heureuses d’être prises en charge à Québec par les Augustines et profiter d’un lit propre et d’une nourriture plus variée et plus abondante.

 

En 1670 et 1671, la traversée se déroule sous la direction d’Elizabeth Estienne. Dans son rapport à Colbert du 10 octobre 1670, Jean Talon déclare : « de touttes les filles venues cette année au nombre de préz de cent soixante cinq, il n’en reste pas trente a marier ». Parmi les 103 immigrantes dont on connaît le délai de mariage, 51 n’avaient pas encore trouvé preneur au 30 septembre, puis seulement 23 au 31 octobre et enfin plus que 13 au 30 novembre8. Pour sa part, Marie-Claude signe un contrat de mariage le 16 octobre avec Pierre Forcier devant le notaire Séverin Ameau dit Saint-Séverin. Mais, pour des raisons inconnues, elle demeure hésitante et, dans les jours qui suivent, elle annule ce premier contrat de mariage pour en signer un autre avec François Frigon. Ce contrat n’a pu être retrouvé. Le mariage sera célébré au mois de novembre9 suivant.

 

Notons en passant que Pierre Forcier, est un Breton de Saint-Aubin, France. Après le mariage manqué avec Marie-Claude Chamois, il prend son temps à choisir. Ce n’est qu’en 1673 ou 1674, qu’il épouse la fille du Roy Marguerite Girard à Sorel. Ils déménagent immédiatement à Saint-François-du-Lac. La famille Forcier est l’une des premières qui viendront s’y établir. Pierre Forcier est inhumé le 18 mai 1690 à Saint-François-du-Lac, tué par les Iroquois10

LES PREMIÈRES ANNÉES

 

À peine débarquée et le mariage bénit, Marie-Claude doit affronter son premier hiver canadien. La cabane qu’elle partage avec François est entourée d’un peu de terrain « déserté », comme on disait à l’époque. Marie-Claude réalise sa solitude. Les terres voisines sont inhabitées ou cultivées par des célibataires. Les deux amies qui avaient été témoins à son premier contrat de mariage s’étaient établies à Trois-Rivières puis ont déménagé à Québec11. Elle vit beaucoup de solitude. À son arrivée, elle est âgée de 14 ans seulement. Ils attendront près de 4 ans avant qu’elle donne naissance à son premier enfant. L’aîné des six enfants du couple nait vers 1674. Marie-Claude met au monde un garçon qu’on baptise Jean-François. Il est le seul garçon du couple qui continuera la lignée Frigon en Amérique.

 

Les documents d’époque montrent que Marie-Claude et sa mère auraient échangé des lettres et que cette dernière a demandé son rapatriement en France. En effet, Jacqueline Girard écrit à Anne Gasnier, veuve de Jean Bourdon, qui veille sur plusieurs Filles du Roy. Elle demande de rapatrier Marie-Claude. Il semble que la mère et la fille établissent également une correspondance12. C’est probablement lors de ces échanges que Marie-Claude apprend le décès du dernier de sa fratrie. Elle est donc héritière des biens de son père. Ce dernier, en tant que secrétaire du roi, devait recevoir en salaire quelques milliers de livres par année. Même 15 ans après son décès, il doit bien rester un pécule appréciable.

 

François et Marie-Claude décident donc qu’elle ira à Paris réclamer son héritage. Mais le voyage sera coûteux. Ils décident donc de vendre leur terre aux frères Guillet, pour 2000 livres. Le contrat est signé le 31 mars 1682. La semaine suivante, ils signent l’entente suivante avec les frères Guillet : ils peuvent demeurer dans « l’habitation », mais Jean-François devra construire l’entourage de la grange (clôture) et en achever le revêtement de la toiture. Les frères Guillet s’engagent a lui verser 40 livres en « blé froment » à raison de trois livres le minot ainsi que 100 livres en « argent monnayé » pour ces travaux. Ainsi, François et Marie-Claude deviennent locataires de la terre que les Pères jésuites leur avaient concédée.

 

L’argent de la vente de leur terre pourra permettre à Marie-Claude de passer en France. Le 14 mai 1683, François signe une procuration universelle à Marie-Claude lui donnant tout pouvoir sur leurs biens tant en Nouvelle-France qu’en France. Ce qui donne à Marie-Claude le pouvoir de réclamer l’héritage d’Honoré Chamois. Mais Marie-Claude est enceinte et accouche de Jeanne, le 14 septembre. La marraine est Jeanne Dandonneau, femme du marchand Jacques Babie, de Champlain. Dans ces circonstances, Marie-Claude ne peut pas entreprendre la traversée cette année. Deux jours après la signature de cette procuration, François s’engage dans un voyage de traite. Voici quelques détails sur ce voyage.

 

Dès le début des années 1680, François avait certainement déjà acquis une bonne expérience dans les négociations avec les Amérindiens. En effet, en 1683 les associés Frigon et Babie prennent pour 6026 livres de marchandises de traite chez le marchand Aubert de Lachenaye pour un voyage aux Outaouais. Ce contrat de traite, et les contrats d'obligaton de Jacques Sauvage et de Vivien Jean sont signés le 16 mai devant le notaire Adhémar. Mais ce n’est pas les mains vides qu’ils se présentent chez le marchand Lachenaye pour ce voyage. Babie a obtenu deux congés de traite et François en a un. Ils ont donc droit à trois canots pour cette expédition.

 

Babie et Frigon engagent des hommes pour compléter l’équipage. Ils seront trois hommes par canot. Le voyage se fera sous la conduite d’Adrien Nepveu. Les profits seront partagés en deux parts égales. La première sera partagée entre les responsables du voyage, Babie et Frigon, à raison des deux tiers pour le premier et un tiers pour le second (Frigon a un congé de traite et Babie en a deux). L’autre moitié des profits sera partagée à parts égales entre les neuf voyageurs dont fait partie Frigon. Noter que Babie, en tant que marchand, ne fait vraisemblablement pas partie du voyage puisqu’il y a huit engagés au contrat. Ce qui fait neuf voyageurs si on inclut François Frigon. Curieusement, La Chenaye ne fait pas parti du partage des profits. Les marchandises étaient-elles simplement entreposées chez lui? Appartenaient-elles à Babie? Le Chenaye était-il endetté envers Babie ? Tous les scénarios sont ouverts pour faire une belle histoire… Il semble que c’est au cours de ce voyage, que le contenu d’un canot sera pillé par les Iroquois13.

 

Le 27 juillet 1685 naît Antoine, le dernier enfant du couple. Le 2 novembre suivant, François signe une nouvelle procuration à sa femme et, le 20 décembre, Marie-Claude arrive à La Rochelle14 pour réclamer son héritage. Mais la durée du séjour à Paris s’allonge et les frais augmentent. En 168615, François s’engage alors dans un deuxième voyage de traite, cette fois aux Illinois. Voyage beaucoup plus long que celui des Outaouais de 1683 et encore plus périlleux. Il s’engage envers le marchand de Fay avec les deux frères Desrosiers, de Champlain, (contrat de traite, contrat d'engagés, obligation de traite, obligations des engagés).

 

Le temps passe. François tente à nouveau la chance de faire fortune et s’engage à nouveau pour les Outaouais, en 1695 (contrat, obligation de François Frigon envers le marchand, obligation de traite). Ce sera sans doute son dernier voyage. Il est possible qu’il ait effectué d’autres voyages. Cependant, les voyages de 1683, 1686, et 1695 sont les seuls pour lesquels nous avons des actes notariés signés de sa main.

 

Nous n’avons jamais trouvé où les six enfants avaient été placés durant l’absence de leur mère et les voyages de leur père. Vraisemblablement, les voisins ont contribué aux soins des enfants. Quand Marie-Claude est partie, les enfants avaient entre 4 mois et 11 ans. Et François n’avait plus de terre à lui. Est-il demeuré durant toutes ces années sur la terre qu’il a vendue aux Guillet en 1682? Il semblerait que oui.

 

François ne fera l’acquisition d’une nouvelle terre qu’en février 1690. Cette fois le long du fleuve. À ce moment-là, l’ainé, Jean-François, est âgé d’environ 16 ans et peut surement faire des pleines journées d’ouvrage sur la terre paternelle. Cette terre qui apparait sur les cartes Decoüagne 1709, Lanaudière 1721 ou 1725, Dupuis 1725. Jean-François hérite de cette terre de son père en 1710. Cette terre a été retenue comme terre ancestrale des Frigon/Chamois et identifiée par un panneau indicateur, en 2004.

 

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  1. Hubert Charbonneau, Programme de recherche en démographie historique (PRDH), vol. 4, paroisse 113, sépultures, p. 116.
  2. Benjamin Sulte, Histoire des Canadiens-français, vol. 4, Montréal, Wilson et Cie Éditeurs, 160 pages, p. 63.
  3. Benjamin Sulte, op. cit., p. 69.
    Voir aussi Les Frigon  vol. 2, n0 1 (Lumières sur le passé - I); Les Frigon vol.5, no 2 (Lumières sur le passé - VII).
  4. Raymond Douville, Les premiers seigneurs et colons, de Sainte-Anne de la Pérade, Éditions du Bien public, 1946, 95 pages, p. 20.
  5. Voir aussi Les Frigon, vol. 2, no 3 (Lumières sur le passé- III).
  6. Silvio Dumas, Les filles du roi en Nouvelle-France, Cahiers d’Histoire no 24, Société historique de Québec, Québec 1972, 382 pages, p. 34-35.
  7. Yves Landry, Les filles du roi au XV!!e siècle, Montréal, Leméac, 1992, 436 pages, p. 127.
  8. Landry, op. cit., p. 130. Voir aussi tableau 28, p. 128.
  9. Archives de l’Association des familles Frigon, procès de Marie-Claude Chamois contre Jacqueline Girard, sentence du 21 juin 1688, ligne 146.
  10. Benjamin Sulte, Revue canadienne, nouvelle série, tome 6, vol 22 de la collection, 1886, Montréal, Prendergast & Cie, 784 p., p. 266, 40, 402, 649.
    Voir aussi Yves Landry, op. cit.  p. 318.
  11. PRDH, 1674-12-27, baptême à Québec de Louis Marcotte, fils de Isabelle Salé.
    PRDH, 1673-11-03, baptême à Québec de Marie-Renée Brosseau, fille de Marie-Madeleine Hébert.
    Voir aussi Les Frigon, vol. 19, no 2 à vol. 20 no 3, la série Retour sur la vie de Marie-Claude Chamois, Le père de Marie-ClaudeSa jeunesseLes amies d'exilSes amies à Batiscan et Son destin  
  12. D’Aguesseau, Œuvres de M. le chancelier D’Aguesseau, tome second, XXIIe plaidoyer, Les Libraires associés, Paris, 1761, p. 509.
  13. Raymond Douville, La vie miséreuse d’un colon des premiers temps, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1978, 32 pages, p. 20-21.
    BAnQ, Pistard, TL3,S11,P1832 et TP1,S28,P3644.
    Voir aussi Jugements et délibérations du Conseil souverain, vol. 3, Québec, Imprimerie Côté, 5 avril 1688, 8 avril 1688, 28 juin 1688.
  14. Archives de l’Association des familles Frigon : procès Chamois/Girard, sentence du 21 juin 1688, lignes 156, 157.
  15. Consulter la série  François Frigon voyageur, en ouvrant la liste déroulante Première génération: François Frigon dit Lespagnol, Marie-Claude Chamois et leur famille.